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Vignerons : Listrac et Moulis

Une série de portraits des meilleurs domaines de Moulis et Listrac, c’est ce que vous propose Fabian Barnes, avec des dégustations au domaines qui pourront vous aider dans vos achats de ces très beaux vins de Bordeaux qui ont su garder les prix des autres très beaux vins des régions viticoles françaises.

Château Poujeaux

Anciennement nommé La Salle de Poujaulx, c'est au début du 19ème siècle qu'il devient Château Poujeaux. La propriété est sans doute une des plus vieilles répertoriées du Médoc ; nous en trouvons la trace jusqu'au milieu du 16ème siècle. S'il est probable que la vigne était présente dans l'activité économique du domaine à cette époque, il faut attendre le 19ème siècle pour parler de véritable entité viticole. Poujeaux est également une des plus vieilles propriétés familiales : François Theil acheta en 1921 un tiers du domaine, alors scindé en trois entités ; puis, son fils Jean lui succède en 1957 et réunit les deux autres tiers ; depuis 1981 ce sont ses enfants et très récemment petits enfants qui participent à l'essor de Poujeaux.

Le domaine a été géré de main de maître pendant près d'un siècle par les Theil, excellent dans les grands millésimes, mais plus encore dans les petits. Peu de propriétés, parmi l'ensemble du vignoble bordelais, ont réussi autant de petits millésimes.

C'est également dans ces millésimes difficiles que la main de l'homme devient aussi importante que le terroir. Non pas en main corrective, car la matière première supporte mal la correction, mais en main équilibriste. Cette main, à Poujeaux, n'est aujourd'hui pas celle d'un seul homme, mais de plusieurs, en ce sens nous pouvons parler de véritable savoir-faire.

" Les années se succèdent mais ne se ressemblent pas" : le 2000 est ce que le pur-sang est à l'hippodrome, rectiligne, nerveux, des tannins très serrés, s'enfonçant dans la longueur sans faiblir. Le 99 époustoufle par sa générosité de fruit, d'ampleur, mais ne bluffe pas, le boisé est fin et presque fondu, l'équilibre est là, la longueur aussi. Et puisque Poujeaux est aussi le vin des petits millésimes : le 92 étonne aujourd'hui, tout autant que le 84 il y a quelques années.

Seul ombre au tableau pour François Theil : ne pas appartenir au classement de 1855. Avec une pointe d'humour, ou pointe d'amertume, peut-être les deux, il parle pour Poujeaux de "cru classé déguisé en bourgeois". Amertume légitime qu'il partage avec ses voisins de Chasse-Spleen. Mais les connaisseurs ne s'y trompent pas, les vins et le temps ont depuis longtemps lissé les différences.

Château Chasse-Spleen

Deux détails ne passent pas inaperçus à Chasse Spleen : l'un concerne une équipe de cadres particulièrement jeune, et qui fait dire au nouveau directeur de l'exploitation, Jean Pierre Foubet, non sans humour "il faut que je me dépêche parce qu'ici, après 40 ans on est viré". L'autre détail concerne la direction de cette propriété qui depuis presque trente ans, est l'affaire de femmes. Hier, Bernadette Villars, fille de Jacques Merlaut, dès 1976, puis Claire, sa fille, à partir de 1992 et maintenant Céline sa sœur.

Est-ce si important ? C'est un détail qui mérite d'être mentionné parce que le monde de la viticulture est, quand même, particulièrement masculin, et expressément phallocrate quand il s'agit de glisser une femme dans les responsabilités viticoles. Alors il est aisé d'imaginer qu'elles ont dû jouer des coudes pour s'imposer dans ce monde d'hommes.

Si le fauteuil est le trône des Merlaut, les vignes sont le royaume des Cabernet-Sauvignon. 55% de Cabernet-Sauvignon il y a une douzaine d'années, aujourd'hui la propriété en compte 73%. Le merlot (25%) et le Petit Verdot (7%) complètent le restant.

Nous ne nous plaindrons pas de la régularité du cru depuis des décennies, ce qui nous permet de déguster des vieux flacons superbes comme ce 1970 admirablement jeune et frais, conviant les épices, les confitures de vieux garçon, le menthol, et le tabac à notre table.

Pour l'heure, ce sont les 99 en fin d'élevage qui annoncent les meilleurs présages : exubérance du fruit, générosité et équilibre en sont les maîtres mots. Quant au futur 2000, parions très fort sur ces Cabernet Sauvignon divins et le Petit-Verdot.

Château Mayne-Lalande

Après Yves Raymond, c'est Bernard Lartigue qui officie à la présidence du syndicat viticole de Listrac. L'homme est franc, saisit le cœur des choses, et discourt sur le fond. Il n'est ni de l'école des ronds de jambe ni de celle de la langue de bois. Un président comme nous voudrions en voir plus souvent.

C'est avec la même attitude qu'il gère son vignoble et élabore ses vins. Un raisin est mûr ou ne l'est pas. Pas de "oui, mais". Il n'hésite pas à écarter non seulement des parcelles, mais des cépages de son assemblage final. C'est ainsi que ce n'est pas sans émotion et ravissement qu'il nous annonce que pour la première fois, sur ce millésime 2000, il y aura les quatre cépages représentés dans le vin de Mayne-Lalande.

Il est un fervent défenseur du Petit-Verdot, et a bien l'intention de voir sa proportion augmenter sur l'appellation Listrac. "C'est un cépage difficile à cultiver, et, ne fait de bon vin que toutes les 3 ou 4 années, mais quand il est bien mûr il est exceptionnel". "Ce cépage doit reconquérir la place que nos ancêtres lui avaient accordée". Il revendique et signe une cuvée particulière pour ce dernier millésime : 15 % Petit-Verdot, 85% Merlot.

Cette cuvée, qui ne porte pour le moment pas de nom, est entrée dans sa phase d'hibernation qui durera apparemment 30 mois, à déterminer en fonction de l'évolution du vin. Sa chair se déchire tendrement sous la dent, son onctuosité caresse nos papilles et ses essences virevoltent jusqu'au confinement des sinus. Il faudra en parler à la médecine phytothéraphique !
Le futur Mayne-Lalande, "aux 4 cépages", n'est pas mal non plus ! Un tanin très serré, se déroulant invariablement d'amont en aval. Tout semble s'articuler autour de ce fil d'Ariane, donnant au vin une empreinte rectiligne. Le fruit est beau et la finesse de grande classe.
En 1999, Bernard Lartigue a choisi de ne faire que 30% de premier vin…mais quel vin! L'opulence, la chair et la longueur sont au rendez-vous, le fruit généreux. Le tout orchestré dans la finesse et l'équilibre.

A noter…

Intimiste mais excellent : les Listracais font aussi des blancs.
Le cygne (Château Fonréaud) 1999, exalte un très beau fruit, parsemé de notes mentholées, la bouche est profonde et soyeuse, le Sémillon est gras, l'élevage en fûts, très discret et d'une longueur peu habituelle pour un simple bordeaux.

2 hectares, 60% Sauvignon, 20% Sémillon, 20 % Muscadelle.

Château Anthonic

Anthonic, c'est tout sauf un vin pour amateur de vin nouveau. L'expression opulente, massive avec ses tanins presque granuleux le rend, dans ses premières années, certainement austère. Mais il faut aussi savoir attendre les bordeaux pour rentrer dans leurs murs.

Les 90 et 89 s'ouvrent pleinement depuis à peine 2 à 3 ans : source intarissable de fruits noirs et d'épices. Une bouche pleine et onctueuse, joyau de l'équilibre. Un 85, pas tout à fait aussi riche, mais d'une générosité éclatante. Les vins d'Anthonic sont une réelle gourmandise pour qui sait attendre.

La famille Cordonnier possède également Dutruch-Grand-Poujeaux sur la croupe graveleuse du même nom.

Cave coopérative de Listrac

Impossible de ne pas vous parler de la cave coopérative de Listrac. Déjà épinglée en janvier dernier parmi les meilleures caves de Gironde (56 au total). Le Grand Listrac, vin phare de la cave, rivalise maintenant depuis quelques années avec La Caravelle, cuvée plus intimiste, mais est loin d'être désarçonné. Les coopérateurs de Listrac ont eux aussi su saisir les qualités de ce millésime 2000. Si La caravelle est plus fougueuse, plus puissante, Le Grand Listrac mise sur l'élégance et le fruit.

A noter également, un très beau Grand Listrac 1996 qui commence tout juste à s'ouvrir, et de plus, est d'un excellent rapport qualité prix.

Château La Mouline

Après un 98 plutôt léger, c'est avec un étonnant 99 que La Mouline recolle au peloton de tête.

Les vins de La Mouline sont francs, amples, à la finale robuste. Voilà peut-être son secret antirides, qui maintient ses vieux millésimes dans une grande jeunesse.

Petite verticale pour l'occasion : 1990, 1989, 1985 et 1983. Les 90 et 89 sont encore très jeunes, les nez très retenus, il faut une longue aération au 89 pour nous révéler un peu de son jardin ; quant au 90, il a décidé de garder encore le silence.

En bouche ils sont tous deux d'une belle ampleur, les 90 sont plus opulents et généreux, les 89 plus droits, plus subtil, peut-être de plus longue garde. Les deux sont encore à attendre.

Le 85, fermé également à l'ouverture du flacon, cède après deux heures en carafe et enfin se dévoile. Le fruit est généreux, souple même soyeux, un tanin persistant en final, mûr mais un peu sévère. Le 83, en revanche présente dès l'ouverture un nez bien ouvert et évolué de fruits noirs, de pruneaux frais et de cerises à l'eau de vie. Beaucoup d'aisance en bouche pour ce millésime dont nous n'attendions pas tant d'ampleur et de tenue. Il ne mollit pas. Une finale plutôt massive, chaude qui pourrait placer à l'aveugle, ce La Mouline sur les terres de Saint-Estèphe.

Château Liouner

Château Liouner est une propriété familiale de 26 hectares sur l'a.o.c. Listrac. Pascal Dubosq succède à son père sur l'exploitation. Son leitmotiv : se remettre en question. Comme il dit : "je n'ai pas envie de me réveiller un matin et devoir me dire que cela fait 10 ans que je fais du vin toujours de la même manière".

La première de ses attentes est l'équilibre, et il y réussit fort bien car malgré les différences évidentes de complexité, d'ampleur des différents millésimes, petit ou grand c'est bien l'équilibre, le respect du millésime qui prime.

" Montre-moi tes presses je te dirai qui tu es " : plutôt que de palabrer sur le superbe Liouner en préparation, il suffit, d'une gorgée, de goûter à ses presses. Pascal Dubosq a préparé un troisième vin contenant 80% de presses (Laruade), celles-ci révèlent par leur étonnante finesse, la qualité que nous réserve Le Liouner 2000.

Si aujourd'hui certains vinificateurs peuvent presque faire du vin sans raisin, au vieillissement, on ne peut s'y tromper c'est le terroir qui parle. Pour gage ces étonnamment jeunes Liouner 1964 et notamment 1959, développant des notes mentholées, résineuses, et de tabac blond sur une bouche pleine, empyreumatique, d'une très belle tenue. Un vin qu'il serait tentant de marier au cigare.

Saransot-Dupré

Propriété de Yves Raymond, ancien président de l'appellation. Cette propriété à deux particularités. La première est de se situer sur la boutonnière décapitée : les calcaires, marin ou lacustre, y affleurent sinon ils sont très proche de la surface ensevelie sous une faible épaisseur de sables graveleux argilo-limoneux mêlés à des fragments de calcaires disséqués. La seconde particularité du domaine est de posséder une très forte proportion de Merlot (62%) et étonnamment peu de Cabernet-Sauvignon pour l'appellation (28%).

Les vins sont pleins, opulents, riches de fruits noirs et intenses, en raison de cette proportion importante de Merlot, en même temps ils ne perdent pas en structure, certainement grâce au calcaire qui en intensifie la structure. Le 99 se rapproche, dans son expression, des Merlot de graves garonnaise, je lui ai trouvé une similitude avec le Château Poujeaux.

Fabian Barnes
In Vino Veritas


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