22.1.2004 - HISTOIRE
La pomme de terre
Quel est le rapport entre Christophe Colomb, la guerre de
Trente Ans, Louis XVI, Olivier de Serres et un dindon ? La
pomme de terre bien sûr ! J’ai dans l’idée
que ce sera plus clair après lecture de la vie de Cartouflette
la petite patate.
Bonjour, je m'appelle Cartouflette. En
fait, je suis une très vieille dame puisque ma culture a
commencé, au Pérou, en 3500 avant J. C. J'ai débarqué en
Europe dans un panier que Christophe Colomb offrit à la
Reine Isabelle la Catholique avec d'autres nouveautés :
du maïs, du chocolat, des tomates et … un dindon, quelle
cuisine !
Mais il faut bien reconnaître que ma première prestation
fut … un four et qu'il fallut très longtemps avant
que mes qualités fussent reconnues. J'ai, en effet, des
cousins de très mauvaise réputation. J'appartiens à la
famille des Solanacées comptant parmi ses membres quelques
célèbres empoisonneuses : la belladone et la jusquiame
qui ont envoyé ad patres pas mal de monde. Moi-même,
je possède un dangereux alcaloïde dans mes parties
vertes : la solanine. Et, à l'époque où l'on
tenta de me faire manger, on préférait les parties
aériennes, tout ce qui poussait sous terre était
mal considéré. Allez donc avec tout ça vous
faire aimer!!!
Tout d'abord, le pape me confia à un ecclésiastique
et botaniste, Pierre de l'Ecluse dit Clusius (les noms latins faisaient
plus sérieux quand on était homme d'église)
qui me planta dans un terrain et le résultat de ses cultures
fut …. de superbes planches botaniques. Il appela ses petites
plantes peintes : "TARATUFLI" petite truffe, très
honorable vocable dû sans doute à mon habitat souterrain.
C'est d'ailleurs ce nom bizarre qui donna en italien : tartufoli,
en allemand : kartofel, et en français : cartoufle.
Ce fut le premier nom sous lequel on me connut dans ce pays et
le premier à reconnaître mes qualités fut,
retenez bien son nom, Olivier de Serres. Ecoutez ce qu'il dit de
moi dans son "Traité d'agriculture et mesnage des champs" en
1660 : "Cet arbuste dit cartoufle porte des fruits de
même
nom, semblables à truffes et, par d'aucuns ainsi appelé.
Il est venu de Suisse en Dauphiné, depuis peu de temps de ça." Le
gratin dauphinois, ça vous dit quelque chose ? Ce monsieur
de Serres possédait un domaine du Pradel qui était
une exploitation modèle, là il fut le premier à pratiquer
l'assolement et à prôner pour cela les plantes racines,
par conséquent, ce brave homme montra ainsi que j'étais
une plante intéressante.
Mais, allez-vous me dire, pourquoi cartouflette n’existe
plus aujourd’hui que comme mon patronyme ?
Les noms ont de bien étranges histoires parfois. Les anglais
et les espagnols, qui ne m'appréciaient pas non plus, me
confondaient avec la patate douce, appelée dans son pays
natal bappa ou pappa. Ils me nommèrent donc par déformation
: patatas au sud et potatoes au nord.
Ce sont des soldats castillans, guerroyant en Wesphalie pendant
la guerre de Trente Ans, qui m'amenèrent avec eux comme
nourriture de secours pour eux et leurs chevaux. Les paysans locaux,
aussi affamés que les soldats en volèrent et mangèrent
ces kartofeln crues et avec la peau. Quels sauvages ! Le résultat
ne se fit pas attendre, ils eurent de belles coliques qu’obscurantisme
aidant, on assimila à une épidémie (la pomme
de terre était accusée de donner la lèpre),
cela non plus ne servit pas mon image ! Il fallut bien du temps
pour qu'on eut l'idée de me peler.
Heureusement tous les habitants de l'Allemagne n'étaient
pas aussi rustres. Le roi Frédéric II lui-même
pensa que je pouvais être une bonne tubercule nourricière
; il ordonna donc le plantation des patates à grande échelle
et me trouva des qualités pour les temps de disette, c'était
un début. Ma culture s'étendit aussi dans les régions
de l'est de la France.
Arrive alors un homme dont je suis amoureuse : Antoine Augustin
Parmentier. Apothicaire des armées. Il était prisonnier
en Wesphalie durant la guerre de Trente Ans. Il me remarqua et
me consacra quarante ans de sa vie. Rentré en France et
pharmacien des Invalides il répondit à un concours,
en 1772, pour une "Etude des substances alimentaires qui
pourraient atténuer les calamités d'une disette" Il proposa
la pomme de terre. Il tenta, en vain, de me panifier. Le pain était
très important à cette époque - rappelez-vous
le roi, la reine et le petit mitron. Mais je ne suis pas panifiable,
j'ai une faiblesse : je manque de gluten et à cause de l'amidon,
si on me pétrit trop violemment je me transforme en une
pâte gluante et malodorante.
Il eut ensuite une idée de génie : il donna un dîner,
réunissant les célébrités de l'époque
et leur servit un menu composé de 20 plats à base
de pomme de terre. Puis il planta dans la plaine des Sablons un
champ de pomme de terre qu'il fit garder, le jour, en permanence,
sur ordre du Roi ; cela éveilla la curiosité du peuple.
La nuit, lorsque la surveillance se relâchait, les voleurs
emportaient des tubercules, ce que désiraient le Roi et
Parmentier. Le Roi Louis XVI, esprit curieux et d'avant garde,
soutenait Parmentier. Ils avaient organisé une opération
publicitaire remarquable : le jour de la fête du Roi, le
25 août, le Roi, la famille royale et tous les courtisans
visitèrent le champ des Sablons. Parmentier offrit au roi
et à la reine un bouquet de jolies petites fleurs mauves,
le roi en donna une à la reine qui l'agrafa à son
corsage, le roi et Parmentier en mirent une à la boutonnière.
La mode était lancée et la fleur de pomme de terre
devint un motif prisé sur les tissus et la céramique.
Les frivolités durèrent peu, la révolution
arrivait. Avec la Révolution, la famine, ce qui fit ma gloire,
car le "Pain Parmentier" devint un légume de consommation
courante. Ainsi, le 21 Ventôse an III, ordre fut donné d'arracher
les rosiers du Jardin des Tuileries pour y planter des pommes de
terre. Parmentier, après avoir flirté avec la guillotine,
finit baron d'Empire. Et ce n'est que justice, car je suis le légume
le plus consommé au monde, en soupe, en purée, sautée,
en cocotte, en gratin, en salade, en robe des champs et en frite
croustillante et dorée dont jeunes et vieux raffolent.
Je peux avoir une chair farineuse ou ferme, nouvelle je contiens
plus d'eau et moins d'amidon ce qui me donne un goût exquis.
Je suis un légume énergétique : grâce
aux oligo-éléments, aux vitamines et à l'amidon,
je suis le féculent le plus complet. D'ailleurs on m'a donné des
noms ravissants : "Belle de Fontenay", "Charlotte", "Rosabelle",
originaux : "Ratte", "Bintje", "Eersterling",
maintenant j'ai droit à des appellations barbares faites
de lettres et de chiffres, ça manque de poésie.
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Belle de Fontenay

Bintje

Eesterling

Ratte

Rosabelle
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